Le Shift Project a publié le 16 décembre 2025 son rapport « Eau, sol, biomasse, énergies : planifier la décarbonation par les ressources locales » qui s’inscrit dans le cadre de son programme d’actions pour 2027. Il attire l’attention sur les risques de conflits d’usage des ressources locales avec la décarbonation des énergies, et pointe le rôle central des collectivités locales.
Territorialiser pour planifier la transition climatique et énergétique
Comme l’AFL l’a rappelé dans un décryptage en juin 2025, le Shift Project a travaillé sur l’élaboration d’un rapport plaçant la question des ressources locales au cœur des enjeux de décarbonation. Ce rapport a été publié le 16 décembre 2025. Il attire l’attention sur les risques de conflits d’usage des ressources locales avec la décarbonation des énergies. Une quarantaine d’acteurs issus de collectivités, d’organisations et d’expertises institutionnelles ou privées a contribué aux travaux.
Pour que la France puisse se passer des énergies fossiles et répondre à ses besoins énergétiques, le document rappelle qu’elle devra mobiliser l’ensemble des ressources locales à sa disposition : électricité, biocarburants, biométhane, biocombustible … Toutefois, ces ressources sont limitées, inégalement réparties sur le territoire et souvent allouées à d’autres usages que la création d’énergie.
De quoi parle-t-on ? Les ressources locales étudiées dans le rapport sont :
L’électricité
Le bois-énergie
La biomasse agricole
Avec la décarbonation des énergies, la concurrence dans l’accès aux ressources va s’accroître entre les secteurs, sur un même territoire mais également entre territoires. Des choix stratégiques se posent alors : Faut-il développer de la biomasse agricole et les biocarburants ou bien utiliser le terrain pour se nourrir ? La sylviculture permet-elle de produire du bois pour se chauffer ou bien pour un usage industriel ? Devons-nous préserver les sols et réduire les dynamiques d’artificialisation ? … Cette concurrence est renforcée dans le contexte de changement climatique qui fragilise l’accès aux ressources. Tous les territoires, et toutes les ressources n’ont pas les mêmes vulnérabilités face aux risques.
Le schéma ci-contre, extrait de la synthèse du rapport, présente la répartition et l’évolution des besoins en électricité d’ici à 2050. Ce dernier identifie les contraintes qui vont peser sur certains territoires, notamment ceux où les secteurs industriels sont présents (et en conséquence, énergivores).
Les 10 départements les plus énergivores sont : le Nord, les Bouches-du-Rhône, la Seine-Maritime, la Moselle, Paris, le Rhône, le Haut-Rhin, l’Isère, la Loire-Atlantique et la Seine-et-Marne.
Le rapport du Shift Project identifie deux leviers pour réduire les risques de conflits d’usage locaux : augmenter la disponibilité & contenir la hausse de la demande.
En clair, la territorialisation doit être au cœur des réflexions pour planifier la transition climatique et énergétique : tous les territoires ne disposent pas des mêmes leviers pour réduire la dépendance aux énergies fossiles.
Les collectivités locales au cœur des enjeux de transition
La crise énergétique de 2022 a pointé la vulnérabilité des collectivités face au prix des énergies fossiles, allant même jusqu’à obstruer la continuité des services publics. Des établissements ont été temporairement fermés ou ont vu leurs horaires d’ouverture se réduire, afin de contenir les dépenses, à l’instar des centres nautiques. Les collectivités ont été forcées de revoir leurs stratégies patrimoniales, renforçant la rénovation énergétique ou cédant certains bâtiments publics¹.
Au-delà de ces vulnérabilités qui émergent dans des contextes budgétaires toujours plus contraints, les collectivités jouent un rôle déterminant dans la territorialisation de la planification de la décarbonation.
¹ En 2022, les dépenses d’énergie représentaient 6 % des charges de gestion des communes contrôlées (contre 4 % en 2018) et 6,7 % pour les intercommunalités (contre 4,8 % en 2018).
Le rapport présente trois leviers à la main des collectivités pour renforcer la souveraineté des territoires :
- Le développement des énergies décarbonées :
Trois communes sur quatre accueillent au moins une installation de production d’énergie renouvelable ; la loi d’accélération du développement des énergies renouvelables renforce l’implication des communes ; les collectivités peuvent développer des réseaux de chaleur et d’électricité jouant parfois un rôle d’autorité organisatrice de la distribution d’électricité …
- La diminution des émissions de gaz à effet de serre :
Au regard de leurs compétences, les collectivités ont la capacité d’agir directement sur les secteurs les plus émetteurs tels que les transports publics, le soutien à la rénovation énergétique des bâtiments, le développement des énergies décarbonées, la gestion des bâtiments et équipements publics …
- L’adaptation au changement climatique
La TRACC a mis en évidence les disparités régionales en matière d’évolution climatique. Pour s’adapter, il faut territorialiser l’action publique et les réponses associées. La coopération, l’inter-
territorialité, la priorisation des actions selon les enjeux et l’identification des vulnérabilités sont des conditions sine qua non à l’adaptation. Par ailleurs, chaque échelon de collectivités doit pouvoir développer des documents de planification pour répondre à ces enjeux : région (SRADDET), intercommunalités (PCAET, SCoT, PLUi) et communes (PLU).
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Au plus proche du terrain, les collectivités locales endossent un rôle d’animation locale, de sensibilisation des acteurs économiques et des citoyens, ainsi que de pilotage et d’évaluation des politiques d’adaptation. A cela s’ajoute la nécessité d’une coordination et d’une planification territorialisée menées par le Secrétariat général à la planification écologique. Pour créer des ponts entre les échelles territoriales, et entre l’Etat et les collectivités locales, les COP territoriales, dont les effets restent à évaluer, ont été organisées. Les collectivités locales se positionnent comme « maillon indispensable » pour assurer la cohérence entre stratégie nationale et action locale.
Des recommandations pour enclencher la dynamique
Le rapport propose 20 recommandations réparties en 4 axes pour enclencher une dynamique favorable :
AXE 1 : Fixer un cadre propice à une planification par les ressources locales, en explicitant le rôle double des territoires dans la mise en œuvre des leviers de décarbonation et dans la mobilisation des ressources locales clés, tout en prenant en compte les capacités différenciées des territoires du fait de leurs spécificités.
AXE 2 : Mettre en place une planification par les ressources locales, à toutes les échelles, en pensant le plan de décarbonation de l’économie française de façon matricielle, avec non seulement un découpage sectoriel des leviers, mais aussi avec de grandes orientations territoriales de leur application.
AXE 3 : Mesurer pour anticiper, en s’appuyant sur davantage de données territoriales, en étendant la couverture des données publiques territorialisées aux secteurs encore sous-documentés et en intégrant la question des flux de ressources entre territoires.
AXE 4 : Ancrer la culture de la planification par les ressources locales en caractérisant systématiquement la dimension territoriale des leviers de décarbonation, et en formant élus, agents de l’Etat et agents territoriaux à la planification par les ressources locales.
La transition climatique et énergétique exige une planification territorialisée des ressources locales (électricité, bois-énergie, biomasse agricole). Face à la raréfaction des ressources et à la concurrence émergente entre acteurs et territoires pour en faire usage, il est essentiel de renforcer la résilience des territoires et d’anticiper les conflits d’usage.
Dans ce cadre, les collectivités locales jouent un rôle central dans la mise en œuvre des leviers de décarbonation, la réduction des émissions de gaz à effet de serre et l’adaptation au changement climatique. En œuvrant de concert avec les acteurs nationaux, économiques et la société civile, elles doivent être en capacités d’adapter les réponses aux vulnérabilités locales et de garantir la souveraineté énergétique des territoires.
💬 Un décryptage de Lou Lamure-Guigard, Responsable des relations partenaires & chargée du développement de l’AFL.