Finances locales et changement climatique : les collectivités en première ligne

L’été 2026 restera probablement comme une illustration de l’accélération des effets du changement climatique : canicules exceptionnelles, incendies de grande ampleur, tensions sur la ressource en eau, fragilisation des infrastructures, … Ces événements se traduisent dans les budgets locaux, par des dépenses supplémentaires, des recettes potentiellement plus volatiles et des besoins d’investissement croissants.

C’est notamment le constat dressé par Moody’s dans deux analyses dans lesquelles, face à une montée progressive des risques physiques liés au climat, l’agence de notation tente d’évaluer les conséquences financières du changement climatique sur les collectivités¹.

De son côté, le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan dans son rapport prospectif « Retrouver souveraineté, habitabilité et cohésion nationale par la transition écologique »² conclut notamment que les collectivités constituent l’échelon principal de la réponse publique et qu’elles doivent donc être dotées des moyens financiers renforcés.

 

¹ Moody’s Ratings, Regional and Local Governments – Spain and France Heatwave-fuelled wildfires increase spending pressures, 30 July 2026 ; Sub-Sovereigns – France Heatwaves and rising wildfire risk add to fiscal pressure for French RLGs, 26 June 2026 

² HCSP-2026-FRANCE 2035-2050_Focus-Environnement.pdf

Des évènements climatiques aux fortes répercussions budgétaires

Dans son étude consacrée aux canicules, Moody’s souligne que les vagues de chaleur affectent directement et indirectement les finances locales. Elles pèsent sur la croissance économique, réduisent certaines ressources fiscales sensibles à l’activité, notamment les recettes liées à la TVA, tout en générant des dépenses supplémentaires pour les collectivités. De leur côté, les communes doivent renforcer les dispositifs d’accompagnement des populations vulnérables, maintenir des espaces rafraîchis, mobiliser davantage les services sociaux et faire face à des coûts énergétiques plus élevés.

L’agence de notation rappelle également que près de la moitié des ressources de fonctionnement des régions et environ 30 % de celles des départements reposent désormais sur des fractions de TVA, ce qui les expose davantage aux ralentissements économiques provoqués par les aléas climatiques.

À plus long terme, Moody’s identifie également des risques structurels touchant le patrimoine bâti et les bases fiscales locales. La multiplication des épisodes de chaleur extrême pourrait également affecter l’attractivité résidentielle de certains territoires, dégrader la valeur de certains actifs immobiliers et fragiliser progressivement les recettes fiscales qui en dépendent.

Des investissements d’adaptation de plus en plus lourds

À ces effets sur le fonctionnement s’ajoutent des besoins d’investissement de plus en plus importants : rénovation du bâti public, végétalisation, gestion de l’eau, prévention des incendies ou adaptation des infrastructures. Or, ces besoins augmentent au moment même où les soutiens financiers de l’État, à l’instar du Fonds vert, se contractent.

La multiplication des incendies illustre cette difficulté. Les collectivités financent très largement les services départementaux d’incendie et de secours (SDIS), les départements en étant les principaux contributeurs.

L’OFGL a récemment rappelé qu’en 2025³ :

  • Les recettes de fonctionnement des SDIS sont constituées, en moyenne sur la France entière, à 94,6% de participations et dotations. Plus de la moitié de ces participations proviennent des départements, 29,8% des groupements à fiscalité propre et 14,1% des communes.
  • En termes d’investissement, en 2025, les SDIS ont dépensé 881,4 M€. Leurs recettes d’investissement hors emprunts se composent principalement de FCTVA (34,5% du total) et de dotations et subventions d’investissement (61,0%). Parmi ces dotations (hors FCTVA) et subventions, celles versées par les départements sont majoritaires (65,2% en 2025). L’Etat participe à hauteur de 19,0 %, y compris au titre du Fonds d’aide à l’investissement des SDIS (FAI), tandis que les communes et leurs groupements financent 7,6 % de ces subventions.

³ https://data.ofgl.fr/pages/accueil-ofgl-chrono/ 

Des effets très variables selon les territoires

Au-delà des coûts immédiats, Moody’s souligne que le changement climatique devient progressivement un facteur de différenciation entre territoires. Selon leur localisation et leur structure économique, les territoires ne seront pas confrontés aux mêmes risques ni aux mêmes coûts.

Les zones particulièrement exposées aux canicules, aux incendies, aux sécheresses ou aux tensions hydriques pourraient voir leur attractivité économique diminuer, tandis que les investissements nécessaires à leur protection augmenteront fortement. Certaines activités particulièrement sensibles au climat, comme l’agriculture, le tourisme ou la sylviculture, seront directement concernées.

Un diagnostic équivalent est établi par le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan (HCSP).

Selon le HCSP, les collectivités doivent être les architectes de l’adaptation

Le rapport du Haut-commissariat part de l’hypothèse d’une France confrontée à une hausse moyenne des températures pouvant atteindre environ +4°C à long terme sur le territoire national. Dans cette perspective, l’enjeu n’est plus seulement de réduire les émissions mais de préserver « l’habitabilité » des territoires.

Ce rapport fait état d’une montée des tensions autour de l’eau, une augmentation des canicules, des incendies, des inondations, du recul du trait de côte et du retrait-gonflement des argiles. Face à ces défis, les collectivités locales deviennent les principaux maîtres d’œuvre de l’adaptation : urbanisme, aménagement, gestion de l’eau, protection des populations, continuité des services publics et prévention des risques.

Le rapport souligne que les conflits futurs liés à l’eau, à l’occupation des sols ou aux ressources naturelles devront être arbitrés au plus près des territoires, au niveau intercommunal ou des bassins versants.

Des responsabilités nouvelles qui nécessitent des moyens durables

Si les collectivités doivent porter une part croissante de l’effort d’adaptation, elles devront également disposer de capacités d’investissement plus importantes et plus stables. À défaut, le risque est double :

  • retarder les projets d’adaptation aujourd’hui
  • et accroître le coût des catastrophes demain.

Cette nouvelle responsabilité implique cependant un changement profond des modes de financement. Dans cette perspective, le Haut-commissariat propose notamment de « donner aux collectivités territoriales, et notamment au bloc communal, les moyens de réaliser leur transition : dès lors que la collectivité aurait produit un plan pluriannuel d’investissement (PPI) permettant une transition crédible, elle aurait accès à un endettement additionnel à bas taux pour ses infrastructures de transition, voire des ressources propres supplémentaires »¹.

 

¹ Les deux autres propositions du Haut-commissariat sont :  

Prioriser la réduction des pollutions, pesticides compris, en particulier dans les « hotspots d’exposition » (c’est-à-dire les territoires qui concentrent et cumulent les pollutions et les vulnérabilités sociales).

Élargir rapidement la réassurance par l’État à l’ensemble des risques climatiques, par exemple, selon le schéma dessiné par les recommandations du scénario n°2 du rapport Repenser la mutualisation des risques climatiques du Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan (2025). 

 

Un coût de l’adaptation difficile à estimer

L’ampleur exacte de l’effort financier reste toutefois difficile à mesurer. Comme le rappelle Vivian Dépoues (I4CE), l’objectif n’est pas nécessairement d’aboutir à un chiffre unique, mais plutôt de construire des ordres de grandeur correspondant à différents choix d’adaptation.

L’étude d’I4CE Adapter la France à +4 degrés : moyens, besoins, financements évalue plusieurs composantes du coût de l’adaptation, tout en insistant sur le caractère incomplet des données et sur la nécessité d’arbitrages politiques. Une estimation réalisée à l’échelle européenne situe les besoins à 69 milliards d’euros par an jusqu’en 2050, dont un peu plus de 10 milliards pour la France. Ces ordres de grandeur doivent cependant être maniés avec prudence, compte tenu de l’hétérogénéité des secteurs et des territoires étudiés.

À l’échelle locale, des éléments similaires – ainsi qu’une approche simplifiée de chiffrages – sont proposés dans la méthode de plan pluriannuel d’investissement aligné climat développé par I4CE. Celle-ci, gratuite et en accès libre, a été conçue pour aider les collectivités à concilier leur plan d’investissements avec leurs objectifs climatiques.

 

Aussi, dans un contexte de changement climatique qui accroît les dépenses, fragilise certaines recettes et peut creuser les écarts entre territoires et du rôle croissant que les collectivités sont amenées à jouer pour adapter les territoires, la question principale porte sur les conditions dans lesquelles elles pourront exercer ces missions : quelle visibilité financière, quels outils de programmation et quel partage de l’effort avec l’État ?

 

💬 Un décryptage de Yann Doyen, Directeur des engagements de l’AFL.